Ça s'est passé comme ça, un bon vieux jeudi d'un soir d'octobre. Un vent se promenait entre les ruelles et les bosquets tout défrichus par le froid déjà glacial d'automne. Mais ce soir-là, la température était douce, seulement une brise semblable à un bout de tissu effleurant la peau , ou d'un coton-tige caressant les oreilles, ça reste à voir. On commençait à faire des feux de camp entre amis, on rangeait nos barbecues et on mettait la toile remplie de bulles sur notre piscine. Les magasins annonçaient leurs soldes d'été et mettaient en vente leur nouveau stock d'hiver. Les dolloramas , comme à leur habitude, sortaient leur décoration de Noël deux mois d'avance quand la fête d'Halloween n'était même pas encore passée. La frénésie des skieurs et des motoneigistes se faisait ressentir. Les nostalgiques des rayons lumineux chauds de la période estivale empaquetaient leurs bikinis,( ou leurs speedos pour certains) en se réconfortant avec deux belles grosses guimauves noyées dans un chocolat chaud bien apprécié. Une journée normale quoi. Comme à chaque année. Rien de palpitant, ni même d'excitant. La vie suivait la parade habituelle. Rien n'aurait pu annoncer un tel évènement. Et je ne sais pas pourquoi j'ai choisi cette date, de toute façon, qui voudrait mourir un lundi, ou un mardi ? Les lundis sont moches. Et les mardis sont gras. Car oui, je voulais mourir, maintenant. Après maintes tentatives échouées, j'étais préparée à laisser la vie partir devant moi, sans que j'aille la rattraper. Je déclarerais forfait. Oh, et ne croyez pas que je suis une pauvre droguée ayant eu une enfance tragique digne des pires téléromans. Non, je suis tout à fait normale. M'enfin... presque. Je n'ai seulement plus d'âme. Les objets que je touche, je ne les sens pas. Les aliments que je mange, je ne les goûte pas. Les musiques que j'écoute, je ne les entends pas. C'est le vide en permanence. J'ai l'impression de ne plus exister, que ma chair ne fait que me rappeler cette matière en décomposition vivante que je suis devenue au fil des années et qui hante les parages dans la société commune. Ce n'est pas qu'une simple constatation, c'est un fait. Je ne suis personne. Je ne suis rien. C'est pourquoi il est de mon devoir de m'incliner devant Dieu pour qu'il me réclame à la sortie de mon enfer. Cela faisait au moins 2 heures que je sirotais ce scotch au goût amer vieilli depuis plus de 30 ans. Je voulais attendre 15h00 de l'après-midi, l'heure des morts, pour mettre mon plan à exécution. J'imagine qu'il doit être plus facile d'atteindre l'autre monde à cette heure-là. Je regarde l'horloge : 14h53. Bon. Il est temps maintenant. Je n'ai même pas pris la peine de finir mon verre, je suis directement allée le porter à l'évier en le rinçant (au moins, partir quand la maisonnée est propre, cela parrait mieux). J'ai longtemps été septique par rapport à la façon dont j'allais mourir. J'avais déjà essayé la grande absorption de médicaments, mais la dose n'avait pas suffi pour créer un arrêt cardiaque, seulement la perte de conscience. Je n'ai pas voulu réessayer cette méthode par peur de rester dans un état second qui ne ferait qu'empirer mon cas. J'ai également fait une tentative par pendaison, mais au moment crucial, la poutre me soutenant a complètement cédé sous mon poids. J'étais en colère. Contre cette foutue poutre. Contre moi-même. J'étais fâchée qu'on ne veuille pas me laisser faire ce qu'il y avait à faire. Je voulais être en paix avec moi-même une bonne fois pour toute. Mon crâne n'en pouvait plus de supporter ce supplice qui est de vivre. Vivre dans ces conditions. Vivre dans ce monde malsain. Où il n'y a aucune pudeur. Savoir qu'on peut échouer à tout moment. Entendre ces ragots à propos de la guerre, des agressions, des vols. Tous ces monstres qu'on appelle humain. Je ne voulais pas en faire partie. Qu'on m'identifie à eux. Alors, aussi bien en finir maintenant. Donc je disais.... Aujourd'hui, j'ai décidé d'utiliser la méthode drastique. Point. Une méthode qui ne pourrait échouer cette fois-ci. Où pour une fois je ne pourrai me réveiller dans un lit d'hôpital, branchée à un soluté et à me rendre compte que j'ai encore une fois de plus perdu mon temps. J'ai donc décidé de prendre le vieux pistolet à mon père. Je n'ai jamais été à la chasse ou à une quelconque activité pouvant me permettre de tirer de ce machin là, mais j'imagine que cela doit être relativement simple. En regardant plusieurs films, je crois être en mesure de me débrouiller. De toute façon... À ce moment-là, quelqu'un a cogné à ma porte. J'ai hésité quelques secondes, pensant que cela pourrait être ma mère venant me porter ses petits gâteaux aux fruits qu'elle m'amène habituellement (chose dont je n'avais guère envie à ce moment-là). Je me suis dit que cela pourrait être quelque chose d'important. À 15h00 de l'après-midi, ce n'est pas tout le monde qui décide d'arriver comme cela chez quelqu'un. Et puis, se barricader en faisant semblant de ne pas être là ne serait pas tellement intelligent. J'ai décidé d'aller ouvrir. C'était mon amie, une bonne vieille amie à moi. Suuuuper. Moi qui voulais en finir maintenant, cela est presque ironique de la laisser rentrer et de prendre un café à la table en se racontant nos vies. M'enfin, je ne peux quand même pas la laisser dehors. Tout de suite elle a remarqué mon air... Serein. Trop serein. Elle qui connaissait mon allure un peu frivole et démesurée, elle a tout de suite remarqué quelque chose qui clochait chez moi. Elle a donc commencé à me poser ses questions habituelles.
- Dis, est-ce que ça va? Tu m'as l'air... Calme.
- Et puis? Depuis quand ya t'il un mal à ça?
- Non juste que dans ton cas c'est... bizarre.
- Tu divagues.
- Oh non chère, tu me connais. J'ai un 6e sens pour déceler les trucs bizarres
- Ouais et bien tu diras à ton 6e sens qu'il revoit un peu ses formules parce que je crois qu'il a pris un coup de vieux.
- Fais pas ta farouche... Et dis- moi ce qui ne va pas.
- Rien j'te dis.
- J'te dis que non moi!
- Et moi j'te dis que si!
- Rooooh ce que tu peux être têtue quand tu veux.
- Au fait, tu es venue pourquoi au juste, me faire la morale?
- Non, j'étais venue chercher les documents que je t'avais demandé de photocopier. Tu les as?
- Bien sûr que oui, tu connais mon assiduité tout de même.
- C'est ce que je me disais. Je vais aller les chercher. Ils sont où?
- Ils son dans le.... Uhm, en fait, reste assise, je vais aller les chercher.
- Comme tu veux.
J'ai senti mon c½ur battre à une telle vitesse que je croyais mourir d'un AVC à l'instant même (ce qui m'aurait plutôt arrangée vu les circonstances). Comme à l'habitude, je ne pouvais espérer être tranquille pour pouvoir faire réflexion sur le geste que j'allais poser il y a maintenant... 8 minutes. Rohhh! Et moi qui voulais m'immortaliser à 15h00 pile! C'est raté! Je suis encore plus en colère qu'avant. Mille fois plus. Parce qu'encore une fois quelque chose vient retarder ce que je souhaite le plus au monde. J'ai le goût de frapper les murs, de détruire le roc, de soulever les buildings! Une autre raison de partir de ce putain de monde! Allez, cherchons ses documents pour que cette salope fiche le camp et que je puisse enfin m'épanouir tranquille.
Arrivant à la cuisine, je n'ai même pas eu le temps d'exclamer quelque chose que mes yeux ont tout de suite été rivé sur l'objet se tenant dans la main de mon amie. Ça y est, je suis morte. Morte de tout au tout. Mais l'horreur, c'est que ma tête elle, est encore là, à vivre ce moment, à être consciente de l'évènement qui se passe au moment même. J'ai senti toute la pilosité de mon corps se dresser tel un hérisson prêt à attaquer. J'avais l'impression qu'on venait de découvrir moi en train de faire l'amour avec 10 hommes, 10 femmes et 10 chiens en même temps. Vous savez, la pire des hontes. Le pire des sentiments.
- Tiens tiens, mais qu'est-ce que c'est que cela. On se pratique à tirer les perdrix au vol?
J'étais sans mots. Sans aucuns mots. Je ne faisais que balbuter quelques sons aléatoires ne révélant rien sur mon état d'esprit du moment.
- On dirait bien que je suis arrivée au bon moment hein. (esquisse un sourire)
Elle savait. Elle savait tout. Je sais qu'elle savait ce que je pensais à ce moment-là. Je sais qu'elle pouvait lire dans le plus profond de mon iris tout ce dont j'avais en tête. Depuis le début. J'attendais la pire des réactions de sa part, du genre « Espèce de folle, tu crois que les asiles servent à quoi? À décorer les rues? » Ou un truc dans le genre. Mais curieusement, et avec la plus grande des peurs que je pouvais avoir, non. Elle était passive. Elle me regardait et souriait. C'était une blague? Elle ne me prenait pas au sérieux? J'imagine. Ou en fait... je ne sais pas. Je ne sais pas du tout. Je regardais le révolver dans sa main droite tout en essayant d'éviter son regard qui me fixait depuis tout à l'heure. Elle le faisait tourner autour de son doigt, ça l'amusait. Elle m'a demandé de venir m'asseoir en face d'elle. Je n'étais pas en mesure de réagir par ma volonté habituelle, donc j'ai obéis immédiatement à sa demande. C'est alors qu'elle a baissé son regard et a pris une grande respiration. Elle flattait le fusil du bout des doigts et l'a posé sur la table, le poussant en ma direction.
- Allez, va s'y, fait-le. Si tu crois que c'est le mieux pour toi. Va s'y.
- ....
- Alors, qu'est-ce que t'attends? C'est bien cela que t'avais l'intention de faire avant mon arrivée de toute façon alors, autant mieux en finir maintenant non?
- Mais je, je...
- Quoi? T'as la trouille? T'en est pas capable? Oh et ne te gêne pas, je prendrai la peine d'essuyer le plancher et de jeter les bouts de cervelle dans le broyeur.
- Écoute je...
- Ce n'est pas la peine. Je veux rien entendre. Allez, appuie sur la gâchette.
- Mais...
- APPUIS SUR LA FOUTUE GÂCHETTE!
- NONNNN!
- Non? Et pourquoi cela?
- Parce que ...
- Parce que quoi hein?
- ...
- C'est ce que je me disais.
Elle a repris le révolver et la posée sur le comptoir en arrière d'elle. Elle m'a pris les mains et les a serrés tellement fort que j'avais l'impression de posséder qu'une seule jointure. C'est là qu'elle m'a dit ces paroles.
- Tu sais... Je ne vois pas en quel droit tu peux te donner l'opportunité de partir comme cela. De quel droit tu peux abandonner ce monde qui t'a créé. Tu es lâche? Non. Tu n'es pas lâche. Tu n'es seulement pas consciente. Consciente que ton départ pourrait affecter le reste de la planète entière, autant dans les Caraïbes que dans les Appalaches, dans le Grand Nord ou dans les Côtes Indiennes. Si tu s'aurais, tu n'aurais pas une seule seconde pensé à te délivrer du cocon maternel qui te berce depuis tellement longtemps. Le cocon de la vie. Ton souffle change la force du vent, ta parole change l'intonation de la voix globale, ton regard change la vision du monde. Quand tu fais couler l'eau via ta chapelure, tu crées une différence. Quand tu vas au super marché acheter ta boîte de céréales favorite, tu crées une différence. Chaque pas, chaque geste que tu poses, change la lignée du monde. Le destin de chacun d'entre nous. Car ça ne prend qu'une personne, pour virer le monde à l'envers. Tu vois, en ce jeudi automnal, tout est simple, neutre. Rien de spécial qui se passe. Tout est normal. Les feuilles tombent comme à l'habitude. Les gens préparent leurs trucs en attendant que l'hiver se pointe le nez. Le gazon prend une couleur jaunâtre, comme à chaque année. Monsieur Léveillé passe le journal de porte-à-porte comme à tous les jeudis matin depuis ,et je le soupçonne fortement, des siècles. Et toi, tu décides comme cela à l'improviste, de briser cette routine. De briser une journée qui semblait NORMALE. Que rien n'allait décevoir personne. Que personne allait pleurer, ni même crier de rage à cause d'un évènement. Un simple et naïf jeudi, sans défense, voulant seulement dépasser les cloches de minuit sans causer de ravages. Tu ne crois pas que les gens méritent cela? Une pause, un moment de réconfort dans la vie où tout le monde pourrait être heureux qu'une seule journée? Oh bien sûr , tu me diras que cela est impossible, que partout dans le monde tout aille bien. Mais si tu pouvais contribuer à cela. Si tu pouvais créer la différence. La différence, qui pourrait changer le visage des gens. Les rendre heureux. Tu as le droit de détester la vie, car quelquefois elle nous déteste tout autant. Mais ne lui fait pas ça. Ne fait pas ça au pauvre jeudi. Si un jour, on peut rêver d'avoir une journée spéciale qui pourrait éliminer toutes ses journées bêtes comme La St-Valentin, tu sais, ces fêtes bidon qui sont axées sur les produits commerciaux visant à créer du bonheur artificiel... Si on pouvait jouir d'une journée pure, pur comme l'eau de source coulante d'une montagne. Si on pouvait jubiler de cela ne serait-ce qu'une journée... Et cette journée, ce serait aujourd'hui. Ce soir tu iras dormir, et tes rêves se propageront au travers de tous les rêveurs de la planète, qui a vous seul, aller créer la plus belle des histoires...
Ça s'est passé comme ça, un bon vieux jeudi d'un soir d'octobre. Un vent se promenait entre les ruelles et les bosquets tout défrichus par le froid déjà glacial d'automne. Mais ce soir-là, j'ai compris pourquoi le vent était doux comme un bout de tissu effleurant la peau. Pourquoi les gens faisaient leur routine habituelle. Car cette journée-là, j'ai fait une différence. J'ai permis aux gens de vivre leur vie pleinement, sans se soucier de l'autrui. J'ai compris qu'une simple respiration pouvait changer le cours des choses. Qu'un simple c½ur pouvait en faire battre des milliers d'autres. Car pour quelqu'un, ne serait-ce que pour une seule personne, je fais une différence.



